Wort 19/05/2005
CAP Ettelbruck
Au plus haut niveau de l'inspiration musicale
Pierre Cao au service de «La Création», l'oratorio de Joseph Haydn
Joseph Haydn (1732-1809)
Vaste projet que celui de se lancer dans l’exécution de l'oratorio «La Création» de Joseph Haydn (1732-1809). Deux heures de musique écrite au plus haut niveau de l’inspiration musicale, sans doute une œuvre phare, non seulement pour le répertoire pour chœur et orchestre, mais pour le répertoire musical en général.
Ecrite en un peu plus d'un an (1798) entièrement consacré à ce projet, la Création demande un engagement monumental de la part des musiciens, notamment des solistes et du chef d'orchestre, véritable analyste et metteur en scène sonore en une seule personne.
Le livret à la base de l'œuvre s'inspirant à la fois de la Genèse, de psaumes et d'extraits du Paradis perdu de Milton, Haydn était confronté au défi de mettre ces différents styles de narration en musique, la sobriété des extraits de la Genèse autant que l'expression opulente des autres parties (comme «rollend in schäumenden Wellen» etc.). Non seulement Haydn réussit à en faire un tout cohérent, mais en plus cette œuvre colossale révèle toutes les facettes de son créateur, sa noblesse d'esprit, son élan vital positif, son énorme imagination musicale, son humour fin, sans parler évidemment de la maîtrise purement technique de son métier.
Mais comme souvent avec les œuvres de Haydn, le côté sublime de la composition n'en sort que si la qualité des interprètes est à la hauteur de la tâche. Pour convaincre l'auditoire avec du Haydn, il ne suffit pas de faire une bonne ou même une excellente lecture des partitions. Il faut à la fois savoir garantir la pureté d'une technique sans faille, comprendre chaque phrase dans son contexte et lui donner vie et charme expressif tout en maintenant l'intérêt du discours musical, surtout quand l'histoire dure deux heures. Pour anticiper la fin de cet article, à la fin du concert, nous étions bien convaincus d'avoir vécu un grand moment musical, d'avoir entendu du très grand Haydn et de rentrer enrichis musicalement, voire même culturellement.
Il est vrai qu'il était un peu dommage de ne pas disposer du texte du livret pendant le concert. Par contre, cela avait l'avantage de nous pousser à une plus grande concentration. Par ailleurs, la qualité au niveau diction des chœurs et des solistes ainsi que l'excellente acoustique de la salle firent que l'auditeur put suivre sans trop de problèmes. Notons que l'équilibre global des chœurs, la Psallette de Lorraine et l'Ensemble Vocal du Luxembourg, avec l'ensemble orchestral, les Musiciens – Luxembourg, le tout sous la baguette de Pierre Cao, fut parfait.
Tache au tableau
Seule tache au tableau, la précision insuffisante des vents au tout début, lors de la description du chaos initial, ôta, dans ces longs accords fantastiques, un peu de l'envoûtement musical que procuraient ces dissonances et enchaînements surprenants pour l'époque. La dynamique flottante et retenue par contre traduisait bien le vide sombre décrit dans la Genèse. Très impressionnant aussi le premier récitatif, d'une voix encore vide et immatérielle, de Raphael en la personne du baryton Thomas E. Bauer. Ce n'est qu'avec l'apparition de la lumière dans ce célèbre tutti éblouissant sur un accord parfait majeur que l'orchestre sembla se sentir libéré de l'angoisse initiale. Le monde se crée, et avec lui, sa transcription musicale: les rythmes se mettent en place, les nuances se développent, les contrastes tracent le profil.
Et ces contrastes, le chef de l'ensemble, Pierre Cao, sait les gérer et sculpter avec lucidité et précision, qu'il s'agisse d'une ambiance tantôt pastorale, tantôt cosmique, qu'il s'agisse du levé du soleil majestueux ou du passage de la lune discrète. Soulignons le rôle majeur des excellents solistes Gerlinde Sämann (soprano, Gabriel et Eve), Hans Jörg Mammel (ténor, Uriel) et Thomas E. Bauer (baryton, Raphael et Adam), dont la souplesse expressive et la beauté et plasticité des timbres ont contribué pour une grande part à la réussite de la soirée. Superbes par exemple les passages, qu'ils fussent lyriques ou rapides, de la soprano dans l'aire no. 8, toujours d'un naturel non forcé, même dans l'aigu. De façon générale,
les textes furent particulièrement bien compréhensibles dans les passages confiés aux solistes.
Rappelons que l'oratorio est structuré en trois parties, une première décrivant les quatre premiers jours avec la création du monde, de la terre et des plantes, une deuxième décrivant les cinquième et sixième jours avec la création des animaux, de l'homme et de la femme. La troisième partie est consacrée aux louanges de la création et de son créateur par Adam et Eve au paradis pas encore perdu. Il est impossible de décrire tous ces détails d'interprétation fort réussis.
Retenons encore les passages décrivant la création de nombreux animaux, dont les différents caractères sont génialement mis en notes par Haydn, mais dont le mérite de la mise en son revient à Pierre Cao et à son ensemble instrumental et vocal. L'expression de ces images, les clins d'œil et l'humour fin nous révélèrent souvent des facettes trop peu connues de ce grand compositeur.
Soulignons pour finir que le livret finit avant la tentation de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, même si le dernier récitatif d'Uriel contient un signe discret, très court, faisant entrevoir d'éventuels problèmes futurs. Le message est donc globalement constructif et correspond bien à la vision positive de la vie de Haydn. Et à en croire Goethe, «Haydns Werke sind eine Sprache der Wahrheit».
C'est en tout cas un message musical édifiant que Pierre Cao, son ensemble et ses solistes ont réussi à restituer ce soir-là en deux heures de musique magnifique.