Wort 10/04/2003
Eglise de Lintgen
Magnifique plaidoyer pour Delalande et Campra
L'Ensemble Vocal du Luxembourg et le Concert Lorrain sous Gaby Baltes
En période de carême, une matinée consacrée exclusivement à des pages de musique baroque française, c'est de l'inédit au Luxembourg. Nos félicitations aux perspicaces et courageux organisateurs des "Rencontres musicales de la vallée de l'Alzette" pour l'inhabituel choix des oeuvres proposées à un public nombreux et attentif en l'église paroissiale de Lintgen! Or, la programmation avec le psaume "Natus in Judaea Deus" de Delalande et la "Messe de Requiem" de C ampra ne constitue pas la seule surprise de ce concert. A plus d'un titre l'excellente qualité des réalisations s'avère surprenante. L'approche stylistique à la fois consciente et compétente du chef Gaby Baltes ainsi que l'expérience et l'assurance "baroqueuses" du "Concert Lorrain" (deux flûtes, deux violons, deux altos et la basse continue avec violoncelle, contrebasse et orgue) répondent entièrement aux exigences spécifiques du répertoire baroque français. En effet, Gaby Baltes, le geste détendu, fonctionnel et respirant, sait très justement agencer le phrasé des choristes à l'articulation déclamatoire de l'ensemble instrumental. Le résultat est probant: une progression sonore générale dont la transparence, la mobilité et la flexibilité restent en constante concordance avec les inflexions "rhétoriques" des partitions.
Dans le psaume 75 de Michel Richard Delalande (1657-1726), ouvrage, il est vrai, plus élégant que passionnant, Gaby Baltes cherche surtout à mettre en valeur le caractère gracieux et le mouvement ondoyant de cette musique dont "l'équilibre entre l'esprit liturgique, l'art décoratif et le beau" (Norbert Dufourcq) n'est pas son moindre attrait. N'appuyant aucune accentuation rythmique ni aucun contraste dynamique, le choeur comme l'ensemble instrumental réussissent une lecture d'une simplicité et d'une limpidité tout à fait adéquates. Le même style dépouillé marque les interventions des solistes vocaux Edwig Parat et Mady Bonert (sopranos), Jean-François Lombard (haute-contre), Philippe Froelinger (ténor) et Benoît Arnould (basse). La prononciation française à l'ancienne aidant, la réalisation se signale par une allure plutôt précieuse mais qui se montre conforme à la pulsation fondamentale de l'écriture de Delalande.
Le contraste avec le caractère autrement plus grave et plus substantiel de la "Messe de Requiem" d'André Campra (1660-1744) devient évident après l'entracte. A la démarche toujours dépouillée de son interprétation, Gaby Baltes joint la sensibilité, l'émotion et la tension en étroite relation avec la signification plus expressive de l'importante partition achevée vers 1720 et révisée après 1730. Dans cette oeuvre pas d'effets gratuits, pas de brio superficiel, pas de cérémonial, mais un assemblage raffiné de modulations, de chromatismes osés et de formules ornementales - dans certaines parties instrumentales cadencées notamment. Le chef fait entendre ces détails tout en les mettant au service d'un prolongement spirituel des textes liturgiques.
Nous avons apprécié l'intention de Gaby Baltes de garder l'unité de chacun des sept mouvements. Pas de césures exagérées entre les parties solistes, les parties chorales ou ritournelles instrumentales. Le style aéré des flûtes et des cordes (début du "Graduel"!), la présence du groupe de la basse continue réuni autour d'Anne-Catherine Bucher, la noblesse des excellents solistes vocaux ainsi que la justesse d'intonation - à part quelques très légers flottements dans Delalande - et l'homogénéité des choeurs font de cette interprétation une belle démonstration de conscience stylistique, de ferveur religieuse et de coloris baroque. Notons que, dans l'oeuvre de Campra, Gaby Baltes, renonçant à la prononciation historique française, est revenu, non sans raison, au latin liturgique classique.
A la fin de la prestation, l'assistance manifeste son enthousiasme avec des applaudissements aussi chaleureux que mérités. Quel splendide épilogue aux "Rencontres musicales de la vallée de l'Alzette"! Nous attendons avec impatience l'édition de l'an 2004.
loll weber (avril 2003)